05/04/2026

Taiwan Today

Taiwan aujourd'hui

Un refuge au milieu des montagnes

01/11/1994
Les vertes montagnes, les eaux claires des torrents, l'air pur ont fait de Puli un endroit à part à Taiwan, où la plupart des petites villes sont devenues la banlieue des grandes agglomérations.

« Désolé, ceux-là ne sont pas à vendre », répond Wu Chen-hsun, le forgeron, quand un visiteur manifeste de l'intérêt pour une panoplie d'armes traditionnelles chinoises accrochées au mur de son atelier de Puli, au centre de Taiwan. « Elles ont été réalisées pour commémorer la création de cette forge. » Et il n'est pas peu fier de ces pièces, créées l'année dernière pour manifester la longévité de son échoppe, fondée par son grand-père.

La boutique de Wu est l'une des dernières à subsister dans ce qui était autrefois connu comme la rue du Fer. Dans la première partie de ce siècle, quand les cultures étaient faites à la main et les champs labourés par des buffles, la rue était bordée par des dizaines d'ateliers de forgerons. On pouvait marcher pendant cent mètres avant de voir le bout des faucilles, houes, pelles, couteaux et autres outils indispensables. Mais aujourd'hui, de ces ateliers, il en reste moins de dix, dont les patrons ne sont plus guère jeunes.

Malgré l'apparition des fourneaux au gaz et des machines qui remplacent les forges à bois et le travail humain, l'artisanat de la métallurgie est en voie de disparition rapide. Il est dépassé par les usines qui produisent des outils en grande série grâce à des machines de haute technologie. « Les produits de la technologie moderne sont moins chers et meilleurs, et les jeunes ne veulent plus travailler dans de telles conditions, dit Wu, dont l'affaire est l'une des plus anciennes à se maintenir. L'avenir de nos ateliers ne fait pas de doute. » Après avoir travaillé toute sa vie pour conserver son magasin, il est persuadé qu'il n'y aura pas de quatrième génération pour prendre la relève. Pas un de ses enfants ne manifeste l'envie d'être forgeron.

Mais malgré le déclin de la rue du Fer, la traditionnelle hospitalité reste ce qu'elle était. Les tenanciers de ces échoppes trouvent plaisir à bavarder avec les gens de passage, comme s'ils n'étaient pas seulement des clients éventuels, mais des amis de longue date. Quand on le lui demande, Wu est heureux de brancher sa forge et de démontrer comment un morceau de métal, une fois travaillé, peut devenir un instrument utile, tout en sachant bien que les chances de le vendre sont plutôt réduites.

Le centre de Puli —Les nouveaux magasins ouverts jour et nuit et les karaokés inquiètent certains habitants. D'autres accueillent favorablement de nouvelles occasions de faire du commerce.

Le sentiment du passé qui est préservé par ces ateliers de forgerons est bien le reflet de l'atmosphère générale de Puli, une ville de montagne d'environ 86 000 âmes. Alors que presque partout ailleurs à Taiwan, on s'est lancé dans la modernisation, cet endroit conserve son charme d'antan en même temps que son paysage naturel. C'est en particulier le paysage — avec des montagnes de toute part alentour —­ qui a aidé Puli à conserver son caractère. « Les montagnes ont peut-être ralenti notre développement économique, dit le maire Chang Hung-Ming, mais elles ont aussi ralenti les effets pervers du développement, comme la pollution et la dégradation des relations humaines. »

Puli se situe au centre géogra­phique de Taiwan, au milieu de la chaîne Centrale. La ville elle-même se trouve dans un bassin, entouré de collines spectaculaires recouvertes d'une verte frondaison. La douceur du climat, la richesse du sol, la pureté de l'air et de l'eau, en ont fait depuis longtemps un lieu privilégié pour l'agriculture. Puli reste fameux pour un certain nombre de productions agricoles ou dérivées, comme le papier façonné à la main, et le vin de riz. L'environnement naturel en a fait aussi un refuge pour ceux qui voulaient échapper à la vie citadine, notamment les artistes et les écrivains. En fait, la ville est maintenant connue autant pour sa communauté artistique que pour son paysage.

L'histoire de Puli est un enche­vêtrement complexe de plusieurs cultures, qui reflète l'histoire de Taiwan dans son ensemble. Les outils de pierre et les poteries qui ont été mis au jour dans la zone du centre montrent que la civilisation y est présente depuis trois mille ans. Les premiers résidents connus, mentionnés dans des documents de la cour des Ch'ing au XVIIIe siècle, étaient des membres des tribus Atayal, Bunun et Thao, trois des tribus aborigènes de l'île. Ils vivaient de la chasse, de la pêche et d'un peu d'agriculture. Les montagnes, autant que la pratique de la chasse aux têtes, maintinrent ces pre­miers habitants à l'écart des Chinois qui commencèrent à émigrer vers Taiwan au cours du XVIIe siècle. Avant les années 1720, la cour des Ch'ing avait décrété le bassin de Puli « région bar­bare ». Les marchands chinois n'étaient autorisés à entrer dans cette zone qu'à certains jours, quand les gens d'armes gouvernementaux leur offraient protection.

La plupart des habitants vivent maintenant dans des quartiers plus modernes, mais les maisons d'antan parsèment encore le paysage.

En 1823, Puli fut menacé d'invasion par les Pingpu, tribu aborigène qui vivait dans la plaine et avait adopté de nombreux usages des Chinois. Pour faire échec à cette menace, les trois tribus convinrent d'accorder à certains Pingpu la permission de s'établir dans la région. Avec leur civilisation plus avancée, y compris leur capacité à cultiver le riz, les Pingpu eurent bientôt fait main basse sur l'ensemble du bassin et devinrent le groupe culturellement dominant de Puli. Les autres tribus s'en furent vers les régions de montagnes, où l'on peut en­core les trouver.

Au milieu du XIXe siècle, un flot d'immigrants venus du Fujian et du Guangdong débarqua à Taiwan et de nombreux marchands se rendirent à Puli pour y acheter des produits locaux, notamment des peaux de bêtes. Une fois là, ces immigrants Han virent dans le sol riche et le climat favorable de plus grandes possibilités agricoles encore, et beaucoup s'installèrent dans la région, dont ils prirent finalement possession au détriment des Pingpu. Pour les nouveaux arrivants, l'agriculture n'était pas seulement un moyen de subsistance, c'était aussi une activité économique importante. Ils cultivèrent la terre de façon intensive, développant le riz, le bois, le camphre, comme produits d'échange. « L'arrivée des Chinois a eu des effets à la fois positifs et négatifs, dit Teng Hsiang-yang, officier de santé, qui passe ses temps libres à faire des recherches historiques sur la région. Ils ont développé les ressources hydrauliques de Puli, construit des écoles et des temples, augmenté la population, et encouragé les activités commerciales, explique-t-il. D'un autre côté, la culture pingpu a progressive­ment disparu. »

Les agriculteurs de la région se sont mis à la floriculture dans les années 70. Ils produisent maintenant plusieurs variétés pour le marché intérieur.

Il ne fallut pas longtemps, cependant, pour que les Chinois perdissent à leur tour le contrôle de la région. Après que Taiwan fut tombée sous l'administration japonaise, en 1895, la ville se développa en fonction des exigences de la politique coloniale. Outre le riz, les agriculteurs se mirent à faire pousser de la canne à sucre, des bananes et du thé qui furent exportés vers le Japon. Les Japonais jetèrent aussi les bases de l'industrie forestière et du papier. De plus, ils améliorèrent les routes, ouvrirent des banques, et mirent sur pied des associations agricoles et commerciales. « Economiquement et commercialement parlant, dit Teng, les Japonais donnèrent à Puli une excellente fondation. »

Comme le reste de l'île, Puli connut un déclin vers le milieu des années quarante, après la rétrocession de l'île à la Chine. Mais la ville connut un nouveau boom dans les années cinquante, quand le gouvernement lança la réforme agraire, qui donna aux paysans la possibilité d'acheter leur propre terre. Au début des années soixante, cependant, le gouvernement commença à mettre l'accent sur une économie orientée vers l'exportation. Peu d'entreprises étaient désireuses de s'installer à Puli, dont la situation était trop isolée. L'exploitation forestière finit par s'effondrer en raison de problèmes de transport et de la surexploitation. La ville ne vit s'installer que quelques industries légères, comme le papier fait main, les décorations de Noël et les sou­venirs en ailes de papillons. « Beaucoup de grands industriels ont une maison à Puli en raison de son environnement, dit Hsieh Hsiu-chen, qui travaille dans les ser­vices fonciers de la municipalité, mais aucun ne veut y établir une usine — toujours à cause de l'environnement —. »

Les temples, anciens et nouveaux, abondent à Puli. L'environnement paisible en a fait un havre pour les fidèles aussi bien que pour les artistes et les hommes d'affaires qui cherchaient à fuir l'agitation des grandes villes.

L'augmentation du coût de la main d'œuvre et la prise de conscience écologique ont porté le coup de grâce aux usines de décorations et de souvenirs en ailes de papillons. Mais Puli reste l'un des principaux fournisseurs du papier fait main utilisé par la peinture et la calligraphie chinoises. Il existe plus de trente fabriques de papier, qui utilisent toutes des procédés tradi­tionnels — et l'eau claire des torrents —­ pour produire en petite quantité un produit de haute qualité. Bien qu'on uti­lise aujourd'hui des machines légères, le plus gros du travail est toujours fait à la main.

En raison des limitations de son développement industriel, Puli a conservé son infrastructure agricole. A la fin de 1992, 40 pour cent de sa superficie étaient utilisés par l'agri­culture et 35 pour cent de la population travaillaient dans l'agriculture. L'une des productions les plus lucratives de la région est les fleurs. En 1970, quelques fermiers firent une première tentative sur le marché aux fleurs en produisant des chrysanthèmes à destination du Japon. Le climat chaud et humide convenait bien au chrysanthème, mais aussi à certaines maladies de la fleur. Au bout de trois ans, la culture du chrysanthème prenait fin.

Mais les paysans ne voulurent pas abandonner ce profitable marché aux fleurs, et réussirent à faire pousser des œillets, des orchidées, des roses, des lys et plusieurs autres espèces. Aujourd'hui, 230 hectares sont occupés par la culture florale, pour le marché intérieur principalement. Les producteurs de fleurs ont également mis sur pied une association pour contrôler l'offre de certaines fleurs en fonction de la demande du marché. « Le marché aux fleurs est comme le marché de la mode, dit Hsiu Hsiu-chen. Il faut proposer des marchandises différentes à différents moments et répondre aux goûts de clients différents. »

Lin Tien-fu
L'isolement et des voies de communication limitées ont maintenu l'industrialisation au minimum. Trente-cinq pour cent de la popula­tion travaillent toujours dans l'agriculture.

Puli est connu encore pour d'autres produits : la canne à sucre, les nouilles de riz, l'avoine d'eau (une herbe aquatique comestible), et, surtout, le vin de Shaohsing. En effet, il est rare qu'un visiteur quitte Puli sans une demi­-douzaine de bouteilles de shaohsing, un vin de riz que les Chinois affectionnent dans les banquets. L'usine de shaohsing de Puli, installée en 1952 par le Monopole des vins et tabacs de Taiwan, met à profit l'excellente qualité de l'eau d'une source locale.

Outre ses productions et spécialités, Puli a quelque chose encore qui le distingue des autres petites villes de Taiwan : son ambiance artistique. Un certain nombre d'artistes, dont beau­coup sont du cru, trouvent dans le spectacle alentour une source d'énergie créatrice. Des expositions fréquentes, des manifestations artistiques, l'enseigne­ment de l'art font partie de la vie quotidienne.

Pour le peintre Wang Hao [王灝], qui est aussi poète et enseigne dans une école secondaire, Puli a commencé à former des artistes pour une raison très contingente : contrebalancer la concur­rence aux concours d'entrée de l'enseignement supérieur. Les élèves des petites villes, dit-il, sont défavorisés par rapport à ceux des grands centres urbains dans des matières comme l'anglais ou les mathématiques, parce que ceux-là ont accès aux boîtes à bachot. Beaucoup d'enfants des campagnes se donnent une chance supplémentaire d'entrer dans un département d'art d'une université car là, les concours ne comprennent pas seulement des matières académiques, mais aussi du dessin et de la peinture. « Ce n'est évidemment pas tous les étudiants faisant ce calcul qui entrent à l'université, dit Wang, mais en exerçant nos disposi­tions artistiques en vue de l'examen d'entrée, beaucoup d'entre nous ont fini par tomber amoureux de l'art. »

Le céramiste Wang Tzu-hua, ici avec sa femme, s'est installé à Puli, car le milieu artistique de Taipei était trop impersonnel. - « Ici, nous échangeons nos expériences et nos techniques. Quand un artiste fait une exposition, il a le soutien total de l'ensemble de la communauté. »

La ville compte, parmi ses résidents, plusieurs des artistes les plus réputés de l'île, y compris les sculpteurs de renommée internationale tels que Ju Ming[朱銘], connu pour ses immenses figures en bois qui ont été exposées en Asie aussi bien qu'en Europe, et Yuyu Yang ( Yang Ying-feng 楊英風 ), dont les compositions monumentales en acier inoxydable ont été commandées à travers le globe. Les deux artistes ont quitté Taipei pour Puli, comme le peintre à l'encre Chiang Chao-shen [江兆申], ancien conservateur adjoint du Musée national du Palais.

Pour beaucoup d'artistes de Puli, l'environnement n'est pas le seul attrait. « Ce qu'il y a de différent dans le milieu artistique ici, c'est qu'il accepte les nouveaux arrivants », dit Wang Tzu-hua [王子華], un céramiste de 36 ans. Wang s'est installé dans la ville avec sa femme, originaire de Puli, il y a neuf ans, après avoir galéré en vain pour s'établir à Taipei. « Il était difficile de s'introduire dans le milieu artistique de Taipei, dit-il, il n'y avait pas beaucoup de contacts entre les artistes. » Mais à Puli, il s'est vite fait une place, tout en donnant à son art une nouvelle et meilleure direction. Avec les encouragements de ses amis, il est passé de la peinture à la céramique, et s'est, depuis, acquis une solide réputation. « Ici, nous échangeons nos expériences et nos techniques, dit-il. Quand un artiste fait une exposition, il a le soutien total de toute la communauté. »



Une spécialité locale — Beaucoup de petites industries présentes, comme les nouilles de riz faites main, sont liées à l'agriculture.

Les artistes de Puli entretiennent aussi des échanges actifs avec la popu­lation locale. Parents et enfants assistent souvent aux manifestations artistiques et participent à des ateliers libres de peinture ou de poterie organisés par les artistes. « Les gens ici apprécient l'art, dit Liang Kun-ming [梁坤明], un peintre du cru. Ils respectent l'art comme toute profes­sion honnête. »

Malgré cette attitude positive de la part du public, les artistes ont du mal à vendre leurs œuvres au sein de la communauté locale. « Les gens veulent bien accrocher une bonne peinture sur leur mur, plutôt qu'une affiche de star de cinéma à condition que la peinture ne coûte rien », dit Liang, qui a pris sa retraite l'année dernière après avoir consacré vingt-cinq ans à enseigner l'art dans une école secondaire de la ville. Le peintre et poète Wang Hao a lui aussi gagné sa vie pendant près de vingt-cinq ans grâce à l'enseignement du chinois, dans une autre école. Quant au céramiste Wang Tzu-hua, il bénéficie de l'aide de sa femme, qui tient un restaurant. Wang Hao dit en manière de plaisanterie que le manque de concurrence sur le marché local pourrait bien être la raison pour laquelle les artistes de Puli s'entendent si bien. « Les choses sont beaucoup plus simples quand il n'est pas question d'argent », dit-il.

Le vin de riz de Shaohsing, fait à partir d'une excellente eau de source, est le préféré des insulaires. Peu de gens de passage quittent Puli sans au moins quelques bouteilles.

Pourtant, les artistes n'ont pas abandonné leurs efforts pour inciter le public à collectionner davantage, et beaucoup vendent sur place leurs œuvres à très bas prix. Certains ont été piqués par le virus de la collection. « Une fois qu'on a commencé, il est difficile de s'arrêter, dit Wu Liu [吳六], un médecin herboriste et l'un des rares collectionneurs locaux. Ces artistes se donnent de la peine. Ils méritent autre chose que de simples éloges. »

Mais trouver des collectionneurs sur place préoccupe peut-être moins les artistes de Puli que le maintien de la tranquillité de l'environnement et de sa beauté naturelle. Beaucoup d'artistes et d'habitants observent à contre-cœur les efforts déployés, ces dernières années, pour développer la région. Ils craignent qu'elle ne suive la voie de tant d'autres petites villes de Taiwan, qui soit disparaissent, soit se fondent dans la banlieue des métropoles. Bien que les montagnes environnantes tiennent à dis­tance les communications ferroviaires et aériennes, la réalisation de l'autoroute Chung-Pu en 1987, a mis Puli en contact avec Taichung, qui est la troisième agglomération de l'île. Le trajet n'est maintenant que de quatre-vingts minutes, moitié moins que ce qu'il fallait auparavant. Les rues principales de la ville ont également été élargies.

Mais c'est au début de 1992 que le rythme du développement s'est accéléré pour de bon, avec le début de la construction de l'université nationale Chinan. Bien que l'achèvement de l'ensemble des travaux ne soit pas prévu avant 1999, plusieurs départements ouvriront l'année prochaine, et les commerçants se préparent déjà à prendre leur part de ce marché potentiel. Pour loger les premiers étudiants, les promoteurs ont commencé à construire des appartements et le prix du terrain a doublé ou triplé. La ville a encore vu s'ouvrir des magasins de détail ouverts à toute heure et des dizaines de KTV, ces salons de vidéo-karaoké si populaires dans les centres urbains de Taiwan. « Il n'y a pas d'usines qui fonctionnent 24h sur 24, mais il y a de plus en plus de magasins et de centres de loisirs ouverts jour et nuit, se lamente le céramiste Wu Tzu-hua. La façon de vivre commence déjà à changer ici. Ça ressemble de plus en plus à la ville. »

Laverie rustique — Les torrents de montagne ne sont pas seulement une réserve d'eau pour l'agriculture, la fabrication du papier ou la préparation du vin. Ils sont aussi une part essentielle de la vie quotidienne.

Le peintre Liang Kun-ming partage cette crainte que la modernisation n'ait un effet négatif sur l'environnement naturel de la ville. « L'un des attraits les plus précieux de Puli, ce sont ses montagnes. On peut les voir de sa fenêtre, même dans le centre-ville, dit-il. Avec le développement, les immeubles et les néons bloqueront la vue. Les gens oublieront la nature s'ils vivent trop longtemps dans la ville. » Pour avoir été enseignant pendant plus de vingt ans, Liang a pu observer l'influence du développement économique sur les jeunes générations. « Les élèves sont de plus en plus portés vers la recherche des biens matériels plutôt que vers l'amour de la nature, dit-il. Ce qui est encore plus inquiétant, c'est que ces jeunes ne se rendent pas compte du changement. »

Mais le développement n'est pas négatif pour tout le monde. A soixante­-six ans, Hsieh Hsiu-chen y voit une évolution inéluctable qui apportera bien des avantages. « C'est dommage que certains bâtiments anciens aient été démolis et que des arbres aient été abattus, dit-il. Je suppose que c'est le prix qu'il nous faut payer. » L'historien amateur Teng Hsiang-yang convient qu'il n'est pas moyen d'arrêter la modernisation à Puli, et que les effets positifs vont dépasser les désagréments. Il est particulièrement optimiste quant à la nouvelle université nationale, dont il pense qu'elle va contribuer à améliorer l'industrie et l'agriculture locales. La population universitaire apportera encore à la région un surcroît d'activité commer­ciale et de prospérité. De plus, il espère que l'école sera un plus pour les artistes du cru, qu'elle les aidera à maintenir le contact avec les cercles artistiques de toute l'île. « Une université est par nature un endroit ou l'ambiance artistique est plus développée qu'ailleurs », souligne Teng.

Le peintre et enseignant Liang Kun-ming ne se préoccupe pas seulement de la vente de sa peinture, mais aussi de l'avenir de Puli — « Les élèves sont de plus en plus portés à la poursuite des biens matériels plutôt qu'à l'amour de la nature. »

Ce qui inquiète Teng est que Puli n'en vienne à subir une crise d'identité. La moitié des douze mille étudiants de la nouvelle université seront des Chinois de l'étranger et l'autre moitié viendra de toute l'île. Quand ils s'abattront sur Puli, ils apporteront de nouvelles habitudes et de nouveaux comportements. « Il y aura beaucoup de nouvelles choses, bonnes et mauvaises, qui pourront avoir un gros impact sur la façon simple de vivre ici, dit Teng. Il y a le risque que les gens de Puli ne perdent en partie ou en totalité leur identité et leur caractère. »

Malgré leurs inquiétudes, beau­coup d'habitants font encore confiance aux montagnes qui entourent Puli pour continuer à protéger leur ville du surdéveloppement. Ainsi que l'écrit Wang Hao dans son poème « Puli » :

C'est toujours les montagnes
Les chaînes de montagnes
Qui douces comme des bras
Nous tiennent avec précaution
Comme la chaleur d'une flamme entourant la mèche.



Joueurs dans un parc — Les métiers traditionnels comme la forge disparaissent, mais beaucoup de vieux résidents maintiennent l'hospitalité et le charme ancien de la ville.

Jim Hwang

(V.F., Alain Leroux)

Photographies de Chung Yung-ho.

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